À la fin du mois de Safar de l’an 11 de l’hégire, après le martyre du Noble Messager (que les prières et le salut de Dieu soient sur lui et sur sa famille), alors que l’émir des croyants Ali (que la paix soit sur lui) se tenait auprès de son corps pur, un groupe de Muhâjirûn se réunit dans un lieu appelé la Saqîfa des Banû Sâ‘ida dans le but de désigner Abû Bakr, tandis qu’un groupe d’Ansâr se rassembla pour soutenir Sa‘d ibn ‘Ubâda, afin de confier le califat à la personne de leur choix.
Dans cette assemblée, aucun représentant des Banû Hâshim ni des Ahl al-Bayt n’était présent. Cette allégeance était contraire à la recommandation du Prophète, Sceau des prophètes, formulée à Ghadîr Khumm, et constitua le point de départ d’un coup d’État et de l’usurpation du califat à l’égard de l’émir des croyants Ali (que la paix soit sur lui), ainsi que la plus grande déviation et fracture qui survint parmi les musulmans.
Signification de la Saqîfa
Saqîfa désigne un portique couvert ou un auvent. Située à proximité de la mosquée du Messager de Dieu (que les prières et le salut de Dieu soient sur lui et sur sa famille), elle servait de lieu de rassemblement des Ansâr à Médine.
La division sur la question du succession (kilifat)
‘Abd ar-Rahman ibn Abî ‘Amra al-Ansârî, l’un des compagnons du Prophète de l’islam, a rapporté ainsi le début de l’affaire de la Saqîfa et les discussions entre les Ansâr et les Muhâjirûn au sujet du califat ce jour-là :
« Après le martyre du Prophète (que les prières et le salut de Dieu soient sur lui et sur sa famille), les Ansâr se réunirent dans la Saqîfa des Banû Sâ‘ida et décidèrent de confier le leadership à Sa‘d ibn ‘Ubâda. Sa‘d était malade et ne pouvait parler à voix haute ; l’un de ses proches répétait donc ses paroles aux assistants.
Après avoir loué et glorifié Dieu, Sa‘d s’adressa aux Ansâr en disant qu’ils avaient été les pionniers de l’islam et qu’ils possédaient des qualités que d’autres n’avaient pas. Le Prophète (que les prières et le salut de Dieu soient sur lui et sur sa famille) avait pendant environ dix ans invité les gens à adorer Dieu et à abandonner l’idolâtrie, et peu de croyants l’avaient soutenu, jusqu’à ce que Dieu, avec votre aide, assure la victoire de sa religion. Vous avez œuvré plus que quiconque pour protéger le Prophète, Sceau des prophètes, et la religion, au point que les Arabes se soumirent au commandement de Dieu par vos épées. Il vous incombe désormais d’assumer le leadership de la communauté !
Les Ansâr approuvèrent ses paroles et dirent : ton avis est juste ; la décision t’appartient, car tu es respecté parmi nous. Certains ajoutèrent : si les Muhâjirûn de Quraysh refusent et disent : “Nous sommes les proches du Prophète de Dieu, pourquoi vous opposez-vous à nous ?”, nous proposons qu’un émir soit choisi parmi vous et un émir parmi nous ; nous n’accepterons rien de moins. Après avoir entendu cette proposition, Sa‘d ibn ‘Ubâda dit : cette proposition est un signe de votre faiblesse.
‘Umar se rendit à la maison du Prophète de Dieu pour informer Abû Bakr. L’émir des croyants (que la paix soit sur lui) s’occupait des préparatifs de l’inhumation du corps du Prophète, Sceau des prophètes. Abû Bakr sortit et ‘Umar dit : quelque chose s’est produit dont vous devez être informés.
Lorsque Abû Bakr apprit que les Ansâr avaient l’intention de confier le califat à Sa‘d ibn ‘Ubâda, ils se rendirent tous, avec Abû ‘Ubayda, à la Saqîfa. ‘Umar voulait parler, mais Abû Bakr dit : laisse-moi parler d’abord.
Abû Bakr commença par la louange de Dieu et dit : Dieu a envoyé Muhammad (que les prières et le salut de Dieu soient sur lui et sur sa famille) comme Son Messager pour guider les gens afin qu’ils L’adorent et abandonnent les divinités qu’ils s’étaient fabriquées.
Il récita ensuite le verset 18 de la sourate Yûnus : « Ils adorent, en dehors de Dieu, ce qui ne peut ni leur nuire ni leur profiter, et disent : “Ceux-ci sont nos intercesseurs auprès de Dieu.” »
Puis le verset 3 de la sourate al-Zumar : « Nous ne les adorons que pour qu’ils nous rapprochent davantage de Dieu. »
Abû Bakr poursuivit : abandonner la religion des ancêtres était difficile pour les Arabes. C’est pourquoi Dieu choisit un groupe de Muhâjirûn des premiers temps pour soutenir le Messager de Dieu et supporter les épreuves avec patience. Malgré l’opposition de tous, ils ne redoutèrent ni leur petit nombre ni l’hostilité de leur peuple et devinrent les premiers serviteurs de Dieu sur terre. Ces personnes étaient les proches du Prophète de Dieu et étaient dignes du califat.
Les Ansâr vinrent également soutenir la religion et le Prophète de Dieu, et Dieu les choisit.
Que nous soyons les émirs et vous les vizirs ; on ne manquera pas de vous consulter, et aucune affaire ne sera menée sans vous.
Mundhir ibn al-Habâb se leva et dit : Ô Ansâr ! Prenez en main la direction de vos affaires. Puis il se leva et prêta allégeance à Abû Bakr. Avec l’allégeance de la tribu d’Aslam à Abû Bakr, le plan de Sa‘d ibn ‘Ubâda échoua. En les voyant, ‘Umar fut assuré de la victoire.
Sa‘d ibn ‘Ubâda résista à la pression pour prêter allégeance et déclara qu’il combattrait jusqu’à la mort et ne prêterait jamais allégeance. Bashîr ibn Sa‘d proposa de le laisser tranquille, car il ne représentait pas une menace. Sa‘d se retira de la société jusqu’à la mort d’Abû Bakr. » (1)
L’Allégeance imposée par la force
Après le coup d’État du conseil de la Saqîfa et l’usurpation du califat, certains compagnons refusèrent de prêter allégeance à Abû Bakr. Parmi eux se trouvait Barâ’ ibn ‘Âzib, célèbre compagnon du Prophète, Sceau des prophètes, qui n’accepta pas l’allégeance à Abû Bakr.
Barâ’ ibn ‘Âzib a rapporté ainsi la manière dont on prenait l’allégeance pour Abû Bakr :
« J’avais toujours de l’affection pour les Banû Hâshim. Lorsque le Prophète de l’islam (que les prières et le salut de Dieu soient sur lui et sur sa famille) décéda, je craignais que les Quraysh n’arrachent le pouvoir aux Banû Hâshim. Cette inquiétude et la tristesse causée par le décès du Prophète me rendaient extrêmement agité, comme une chamelle qui a perdu son petit. Je me rendais constamment à la maison des Banû Hâshim, où ils se tenaient auprès du corps du Prophète. En même temps, j’observais les chefs des Quraysh et je vis qu’Abû Bakr et ‘Umar n’étaient pas parmi le peuple. Soudain, j’appris que les gens s’étaient rassemblés dans la Saqîfa des Banû Sâ‘ida et avaient prêté allégeance à Abû Bakr. Ensuite, Abû Bakr sortit de la Saqîfa avec ‘Umar et d’autres. Ils avaient attaché leurs vêtements yéménites et circulaient dans les rues.
Quiconque qu’ils rencontraient, ils le saissaient de force, le faisaient avancer, lui tiraient la main et la plaçaient sur celle d’Abû Bakr pour qu’il lui prête allégeance, qu’il y consente ou qu’il s’y oppose ! » (2)
La Saqîfa selon le point de vue sunnite
Al-Bukhârî et Muslim, dans leurs Sahîh, considérés comme les livres de hadiths les plus authentiques selon les sunnites, ont rapporté ainsi l’affaire de la Saqîfa : « Les Ansâr se réunirent dans la Saqîfa des Banû Sâ‘ida pour prêter allégeance à Sa‘d ibn ‘Ubâda, mais ils n’informèrent ni Abû Bakr, ni ‘Umar, ni les autres Muhâjirûn. Lorsque Abû Bakr et Abû ‘Ubayda apprirent cette réunion, ils s’y rendirent rapidement. Abû Bakr s’adressa aux Ansâr en disant qu’il acceptait l’un de ces deux hommes, ‘Umar ou Abû ‘Ubayda, pour le leadership. ‘Umar répondit : je ne te précède pas, et prêta allégeance à Abû Bakr. Ensuite, quelques Ansâr lui prêtèrent également allégeance. Mais l’émir des croyants Ali (que la paix soit sur lui) et les Banû Hâshim s’abstinrent de lui prêter allégeance pendant six mois. » (3)
Sources
- Bihâr al-Anwâr, vol. 28, p. 330
- Sharh Nahj al-Balâgha d’Ibn Abî al-Hadîd, vol. 1, p. 219 / Nathr al-Durr fî al-Muhâdarât, vol. 1, p. 277
- Kashf al-Mahajja, vol. 1, p. 132